En guise de préface….

L’ami Alain Cadu me demande de préfacer son essai :  « Les Géants d’Olympie », je veux bien, mais est-ce bien nécessaire ? Vous n’avez qu’à ouvrir son site, le feuilleter, et vous allez plonger dedans, et le dévorer et y revenir, en faire votre livre de chevet.


Une condition, une seule, que vous soyez curieux. Et c’est le cas, non ? Si en prime vous vous intéressez aux Jeux Olympiques, et à l’antiquité grecque, alors ce sera votre livre bonheur.


Vous êtes bien allé en Grèce, comme tout le monde ou presque, vous vous souvenez vaguement de votre programme d’histoire de 6e, c’est bien ça ? Ca va vous rajeunir, et à la lueur des Jeux de Pékin, qui vous ont passionné, ces pages vont voltiger.

Pentathlon, décathlon, sprint, demi-fond, tricherie, dopage, lutte, records, poing en or, tout ce que vous avez encore bien présent à la mémoire existait déjà en Grèce, à Olympie, ou dans l’un des autres sites, où il y avait d’autres Jeux sacrés, Delphes, Corinthe ou Némée.

Passerelles jubilatoires

Et oui, en 1896, les Jeux d’Athènes n’étaient que des Jeux rénovés, ressuscités grâce à l’opiniâtreté, et la passion de notre bon baron de Coubertin. Tout cela vous allez le découvrir joyeusement au fil des pages, sans vous en rendre compte tant les passerelles entre hier et aujourd’hui sont légères, jubilatoires. Quand je rencontre un grand livre, j’ai coutume de dire qu’il est giboyeux. C’est le cas ici, où les athlètes d’hier prennent la foulée de ceux d’aujourd’hui, à moins que ce ne soit l’inverse.

Hier la médaille d’or du pancrace, épreuve la plus cotée, rapportait 3 000 deniers –la solde annuelle d’un légionnaire étant dix fois moindre- vous savez ce que rapportait une médaille d’or à Pékin…Et les parallèles sont innombrables et pas seulement en gymnastique, car l’auteur a de l’humour à revendre. Au fait, vous apprendrez ainsi que les Jeux de Pékin, s’ils sont ceux de la 29è olympiade, sont aussi les 322ès d’une histoire commencée en -776 du côté d’Olympie.

Certes, c’est Iphitos, le roi d’Elis, qui avait voulu restaurer les Jeux anciens dédiés aux dieux, mais les premiers Jeux officiels ne démarrèrent vraiment qu’avec la victoire du boucher Coroïbos sur les bords de l’Alphée et de la rivière Cladeos. Là, il fut le premier sur la course du stade, la seule épreuve alors disputée. Et le stade, c’était 192 mètres 27, soit 600 fois la longueur du pied d’Héracles. D’ailleurs la course se terminait devant l’autel de Zeus. Olympie, vous vous souvenez, c’est là qu’on rallume la flamme au seuil des Jeux, on capte les rayons du soleil, et le monde s’échauffe, s’enthousiasme…

La couronne la plus sacrée

De terribles incendies ont certes ravagé la plaine sacrée et détruit des oliviers millénaires, mais ça repousse déjà, ces oliviers ont l’écorce dure. Peut-être en est-il encore un, dont on a jadis coupé des branches avec une faucille d’or pour couronner un champion ? Alain Cadu doit bien savoir où il pousse, où il se cache…Cette couronne sacrée que l’on vit dans les temps modernes sur le front des champions Kohlemainen ou de Lapébie s’appelait le kotinos, cher lecteur.

Et l’auteur nous apprend encore que selon Pausanias, c’était à partir de – 752 la couronne la plus sacrée. A Delphes, il n’y avait que du laurier, du pin à Corinthe, et de l’ache à Némée.

Si à Pékin, il y a eu 32 disciplines et 302 médailles pour 16 jours, on découvre ici une plus lente montée en puissance du programme, il faut dire que les Jeux ne duraient qu’entre cinq et sept jours. Et entre le stade en – 776, et l’apparition du pancrace en – 648, s’écoulent par exemple 33 Jeux, 33 fois quatre ans, car une découverte récente vient de le confirmer, c’était le calendrier d’Olympie qui rythmait alors le temps.

  
En fait, dans la période la plus dense des Jeux, les 40 000 spectateurs présents pourront grosso-modo assister à une quinzaine d’épreuves  : quatre courses (le stade, le 
diaulos –un double stade-, le dolichos – 24 stades, et la course en armes), trois combats (pugilat, lutte, et pancrace), un pentathlon (saut en longueur, disque, course de vitesse, javelot, lutte), deux courses de quadriges et de chevaux, et des concours de trompettes et hérauts, sans parler de trois compétitions pour les enfants (stadion, lutte, pugilat), qui ne sont pas sans rapport avec les prochains Jeux de la Jeunesse chers au président Rogge.

Du Cadu pur jus

On apprend toujours en s’amusant, qu’en 67 Néron ne gagnera six fois (trois courses en char, trois concours : lyre, tragédie, héraut) qu’en subornant les juges, et que jusqu’à Michael Phelps et ses 14 couronnes en deux Jeux (6 titres à Athènes, 8 à Pékin), c’était un certain Leonidas de Rhodes, qui détenait le record avec douze victoires sur quatre Jeux successifs ! C’était de moins 164 à moins 152, et Leonidas avait chaque fois triomphé dans le stade ou stadion, le diaulos, et la course en armes dite aussi des hoplites.

Leonidas et Phelps côte à côte dans la postérité, c’est du Cadu pur jus. Et cette imbrication n’a rien de pontifiant, de poussiéreux.


Ici on ne se prend pas les pieds dans les chaires ou les colonnes en ruine, non, on jubile passant de Polites de Carie, seul athlète à avoir gagné les trois courses plates (200, 400, 5000) à Zatopek qui fit presque la même chose en 1952 (5 000, 10 000, marathon), tous sont des triastes, c’est bien ça, Alain ? Le vainqueur aux quatre grands Jeux était un periodonike, celui d’Olympie, un Olympionike.

Dans ce vaste et sublime décor passent aussi Hérodote, Milon de Crotone, l’aurige de Delphes (découvert en 1896 par des Français près de Kasri), Jesse Owens, Carl Lewis, Philippides de marathon, Hercule, Polydamas, Alcibiade, Callipateira, « l’entraîneur qui était une entraineuse » interdite, Cysnica de Sparte, la première femme couronnée, Eupolis, exclu des Jeux, Miltiade, et Belistiche, l’Alexandrine couronnée grâce à ses pouliches. Une championne, qui est aussi l’héroïne du dernier polar de Violaine Vanoyeke.
   
Oui, ce site est vivant, vibrant, et prétexte à mille découvertes : celui qui connaît les Jeux Héréens réservés aux femmes, découvrira que les hémérodromes étaient des coureurs de longue distance, que le zoma est l’ancêtre du slip, que le poing d’or s’appelait le klimax, car l’auteur nous a aussi ménagés un lexique, des classements des vainqueurs d’hier et d’aujourd’hui, des jeux réussis, des tricheurs…

Bref son site est aussi bien ficelé que les himantès, ces lanières protégeant les poignets du massif pugiliste barbu et frisé que l’on a vu au repos dans tous nos manuels scolaires.

Pour moi, humble spectateur des Jeux, cet album avec à chaque page ces repères situationnels qui sont autant de puits de lumière, avec son allégresse, est une réussite absolue. Lao-Tseu, parrain oublié des Jeux de Pékin, a raison de prétendre qu’il « est bien malheureux, celui qui ne sait pas d’où il est vient, car il ne sait pas qui il est, et ne sait pas où il va. »

Grâce à l’ami Alain Cadu, je sais maintenant que je viens d’Olympie, que j’ai été journaliste à « L’Equipe » pendant 20 ans en ignorant tout ou presque des racines des Jeux, et qu’en 2016, je serai à Rio, moins ignorant qu’à Pékin et à Londres.

Et j’espère, cher Alain, que nous serons nombreux dans mon cas…

Serge LAGET
  • Historien du sport,
  • Journaliste à « L’Equipe » de 1987 à 2008
  • Auteur d’une quarantaine d’ouvrages sur le sport
  • Lauréat du Prix Antoine Blondin et du Grand Prix de la littérature sportive